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Le yoga et le rapport au corps

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Ceci est un article un peu personnel, pas facile à écrire et encore moins à publier : peut-être fera-t-il écho à certains d’entre vous.

Les Anglosaxons ont cette formule magnifique : « Yoga is for everybody and for every body ». La traduction française ne peut pas reproduire le jeu de mots et c’est bien dommage : « le yoga est pour tout le monde et pour chaque corps ». Sauf que lorsque l’on débute la pratique, on ne le sait souvent pas encore…

J’ai découvert le yoga dans une salle de sport norvégienne, avec une approche très fitness, brassière moulante et legging ajusté. Je me mettais systématiquement au fond de la salle, moi, mon jogging XXL et ma souplesse de barre de métro, les yeux écarquillés face à ces pratiquants flexibles, musclés et gracieux. Ces séances faisaient du bien à mon corps, mais côté estime de soi, on repassera. Aujourd’hui, je retrouve ce regard mêlé d’admiration et d’auto-jugement dans beaucoup de personnes qui débutent le yoga : je vous vois, même si vous êtes tout au fond 😉

C’est lorsque j’ai habité au Népal que j’ai découvert l’aspect spirituel du yoga. Au-delà des postures esthétiques et détox, il y avait donc aussi – et surtout – une invitation à explorer son intériorité pour ensuite mieux rayonner dans le monde ! Voilà qui prenait tout son sens, pour moi qui pratiquais la méditation depuis plusieurs années déjà, sans jamais avoir perçu que ma gymnastique de salle de sport sur fond musical permettait en fait d’ouvrir les portes à ces explorations intérieures.

Quelques temps plus tard, j’ai débuté ma toute première formation de professeure de yoga la peur au ventre : puisque mon but n’était pas d’enseigner mais d’approfondir mes connaissances, je craignais de me retrouver dans un groupe de gymnastes, moi qui étais – encore et toujours – d’une souplesse disons… perfectible. Au final, j’ai rapidement constaté que nous étions plusieurs à ne pas être des contorsionnistes. Mieux : j’ai découvert qu’on s’en fichait pas mal au final, et que ça pouvait même être un atout.
L’une des participantes à cette formation était danseuse professionnelle. Traduire : pliable à volonté depuis le berceau. Et bien certaines postures lui posaient problème, notamment celle du scorpion (vrischikasana) car sa colonne vertébrale, très flexible, ne « tenait » pas ! Plus tard, alors qu’elle commençait à donner quelques cours, elle m’a indiqué avoir des difficultés à se mettre à la hauteur des débutants : « ils me disent que ça tirent dans les jambes, ils ne touchent pas leurs pieds, comment ça se fait ? Comment les guider, les accompagner dans des sensations que je ne connais pas du tout ? ».
Pour une fois, je me suis sentie experte sur un sujet 😉
Au cours d’une autre formation, en Inde cette fois-ci, nous avions un premier cours à 5h30 le matin. Le matin, je fais partie de ces gens qui se lèvent avec le dos raide et douloureux. Alors autant vous dire que ce cours-là… C’était pas franchement mon favori. Mon corps souffrait avant de finalement dénier s’ouvrir un peu, éventuellement à la fin des 1h30 de pratique. Certains de mes camarades de formation, eux, étaient capables de faire une sublime chandelle et charrue dès les cinq premières minutes de cours. Je ne vous cache pas que ça m’a fait travailler sur ma petite voix intérieure qui a tendance à juger sans vergogne : « pourquoi toi, ça marche pas comme les autres ? ».
D’ailleurs, cette même petite voix s’invite parfois lorsque je dois me présenter comme étant professeure de yoga face à une assemblée constituée de corps minces et élancés, aux muscles saillants. Comme si je n’étais pas légitime, que je ne le vivais pas vraiment. « Hum, pas très ascétique, la fille » : voilà ce qu’on me souffle dans l’oreillette.

Et pourtant…
Pourtant, la pratique assidue du yoga m’a permis de voir mes progrès en souplesse, millimètre par millimètre. Sans jamais forcer, avec une infinie patience, j’ai fini par toucher mes pieds. Si je vous raconte tout ça, c’est pour vous dire que tout est possible ! L’adage « le but du yoga ne réside pas dans le fait de toucher ses pieds, mais dans le chemin pour y parvenir » a pour moi une grande résonance. J’ai découvert que la souplesse physique va souvent de paire avec la souplesse mentale : accepter ce qui est est une clé pour ouvrir le corps. L’étape suivante consiste à accepter ce corps qui s’ouvre pour faire tomber des morceaux de carapace, pour démanteler les couches de l’oignon.
Parce que oui, breaking news, le yoga n’est pas juste une pratique physique, un cours de fitness pour faire le grand écart, galber les fesses et retendre la peau du ventre : ça peut marcher, mais ça n’est pas le but premier. Ça va tellement plus loin !
Chaque être qui vient au yoga trouve un challenge. Pour moi, vous l’aurez compris, il a beaucoup été d’ordre physique, dans un premier temps tout du moins. Accepter mon corps. Apprendre à le connaître, à le ressentir. Apprendre, surtout, à l’aimer comme il est. Pour d’autres, le yoga est allé chercher très loin dans leurs rigidités de penser, dans leurs habitudes de vie néfastes pour eux-mêmes, dans le fait d’oser aller voir en soi en profondeur et d’y voir ce qu’il s’y passe. Quand on démarre le yoga, en plus de constater que le corps fait mal partout, on s’aperçoit du tumulte de notre mental en sur-régime. Deux constats parfois douloureux, comme un miroir qu’on nous tend : « hey mec, ya du boulot ! », ou comme une loupe grossissant nos petits travers dont on ne se préoccupait pas vraiment auparavant.
Et puis on entre en soi petit à petit, comme dans un vieux manoir qui viendrait doucement révéler ses pièces et ses trésors cachés. En chemin, il y a beaucoup de poussière à enlever, pas mal de désencombrement à faire et de fenêtres à ouvrir pour faire entrer l’air frais. Tout cela prend du temps, mais ça tombe bien, on a toute la vie pour ça 😉

Aujourd’hui, mon corps est ce qu’il est : après avoir été chahuté par des hormones rebelles et des traitements médicamenteux tâtonnants depuis l’adolescence, il a porté la vie et a pris 18 kilos pour être certain que le nid serait tout confort. Beaucoup de ces derniers sont repartis, bien sûr, mais je porte les belles cicatrices de cette tranche de vie qui font ressembler mon ventre au tronc d’un vieux chêne. Est-ce que ce corps fait de moi une yogini de seconde classe ? Je ne crois pas. Moins instagrammable sans doute, moins « bankable » pour vous vendre des fringues de yoga hors de prix et des boissons énergisantes. Tant pis. Tant mieux !
J’entends résonner en moi cette phrase d’un de mes enseignants :
« Tu as un corps ? Tu as un esprit ? Tu as une âme ? Bon ! Tu peux faire du yoga ». Alors venez comme vous êtes, osez regarder le miroir authentique que le yoga vous tend, et cheminons ensemble pour vous faire aimer cette image unique et précieuse 🙂